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Farandou appelle les seniors à l'effort sur les retraites : les deux seuils déjà votés, 1 200 puis 2 000 euros, comptaient votre pension sans celle de votre conjoint
Deux fois déjà, le législateur a tracé une ligne entre retraites "ordinaires" et retraites "aisées" — et deux fois, il l'a tracée sur la pension individuelle, sans tenir compte du foyer. Le débat qui revient aujourd'hui n'est pas nouveau : il est simplement mal posé.
LUNDI 31 AOÛT 2026·Par Fabrice Crozier
Le mot "effort" est revenu vendredi dans la bouche de Jean-Pierre Farandou, l'ancien PDG de la SNCF devenu l'une des voix patronales les plus écoutées sur les questions sociales. Il appelait les retraités aisés à contribuer davantage au redressement des comptes publics. Sans chiffre, sans seuil, sans calendrier. Juste l'injonction, et le flou qui va avec. Ce flou n'est pourtant pas une nouveauté : la France a déjà tenté, par deux fois, de définir ce qu'est une retraite aisée. Les deux tentatives disent beaucoup sur la difficulté de l'exercice.
1 200 euros en 2014, 2 000 euros en 2020 : deux lignes, même logique
La première fois, c'était dans le cadre de la réforme Touraine. En 2014, un gel partiel des pensions avait été décidé pour les retraites dépassant 1 200 euros bruts par mois. Le seuil était bas — délibérément, pour élargir l'assiette de l'effort. Il avait suscité une levée de boucliers, y compris dans les rangs de la majorité socialiste de l'époque, tant il englobait des retraités aux revenus modestes dans les grandes villes.
La deuxième tentative date de 2020. Dans le projet de réforme systémique porté par Édouard Philippe et Élisabeth Borne, une contribution différentielle avait été esquissée pour les pensions au-delà de 2 000 euros bruts mensuels. Le principe : au-delà de ce seuil, la revalorisation annuelle serait plafonnée ou soumise à une contribution spécifique. La réforme a été suspendue par la pandémie, puis réorientée vers le seul recul de l'âge légal en 2023. Ce volet-là n'a jamais abouti.
Dans les deux cas, la logique était identique : le seuil s'appliquait à la pension individuelle. Pas au revenu du foyer. Pas à la pension cumulée d'un couple. Chaque retraité était évalué seul, comme contribuable isolé — ce qui est cohérent avec le droit fiscal français, mais produit des effets de seuil absurdes dès qu'on les confronte à la réalité des ménages.
L'angle mort du foyer
Prenons le cas le plus simple. Deux anciens cadres moyens, tous deux retraités, perçoivent chacun 1 900 euros bruts par mois. Leur revenu commun dépasse 3 800 euros. Selon les deux seuils historiques, ni l'un ni l'autre n'est "aisé" : chacun reste sous la barre. À côté, un retraité seul à 2 100 euros franchit la ligne. Il est ciblé. Le couple ne l'est pas.
Cet angle mort n'est pas un oubli technique. Il reflète un choix politique implicite : toucher aux pensions de couple, c'est toucher à la retraite de réversion, aux veuves, aux configurations familiales les plus diverses. C'est aussi se heurter à l'individualisation de notre système de retraite, qui cotise et liquide par tête, pas par foyer. Toute tentative d'agréger les revenus du ménage pour fixer un seuil obligerait à revoir une architecture construite sur plusieurs décennies.
Ce n'est pas impossible. La fiscalité le fait déjà, via le quotient familial et l'imposition commune. Mais transposer cette logique aux prélèvements sur les retraites supposerait une réforme d'une ampleur que ni 2014 ni 2020 n'ont voulu engager.
Ce que "l'effort" veut dire — et ce qu'il évite de dire
Farandou n'est pas ministre. Son appel n'est pas un projet de loi. Mais il s'inscrit dans un mouvement de fond : depuis plusieurs années, une partie du monde économique et politique cherche à légitimer l'idée que les retraités — ou du moins certains d'entre eux — doivent participer au financement de la protection sociale au-delà de ce qu'ils font déjà.
Car ils cotisent. La CSG prélevée sur les pensions, à des taux différenciés selon le revenu fiscal de référence, représente déjà une contribution significative. Les retraités imposables acquittent l'impôt sur le revenu dans les mêmes conditions que les actifs. L'argument selon lequel ils "échappent" à l'effort collectif ne résiste pas à l'examen des feuilles d'imposition.
Ce qui est en jeu, en réalité, c'est autre chose : la question de savoir si le système de retraite peut continuer à promettre des pensions stables sans nouvelles recettes ni nouvelles économies. La réponse honnête est non — mais elle engage aussi les cotisations des actifs, le niveau des pensions futures, l'âge de départ, la démographie. Réduire ce débat à "l'effort des aisés" est une simplification commode. Elle permet d'éviter les arbitrages plus douloureux.
Deux pensions de 1 900 euros sous le même toit passent sous la ligne des retraites aisées, quand une pension unique de 2 100 euros la franchit.
Le paradoxe que résume cette formule n'est pas un bug du système. C'est le résultat de choix délibérés, répétés, jamais vraiment assumés. Avant de tracer une nouvelle ligne, il faudrait au moins décider sur quoi on la trace — l'individu, le foyer, le patrimoine, le revenu global. Ce préalable-là, ni Farandou ni ses prédécesseurs n'ont encore voulu le poser clairement.
Source : Senioractu.com.
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